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Ce que l'intelligence artificielle fait à la création... — Mon Oncle
Intelligence artificielle

Ce que l'intelligence artificielle fait à la création...

L’intelligence artificielle révolutionne le monde de la création, c’est certain. Il est impossible aujourd’hui d’ignorer l’impact qu’ont les I.A. génératives – ChatGPT, Midjourney, Sora ou encore Veo3 – sur les domaines de la création et de la production artistique depuis leur apparition et leur popularisation. Il y a presque 4 ans.

Mais de quel impact parle-t-on au juste ? Si certains créateurs voient les intelligences artificielles comme un outil de plus sur leur palette, d’autres encaissent de plein fouet les conséquences du recours à ces plateformes. Petite synthèse donc des ambitions et des préoccupations liées à l’I.A. dans le monde de la création.

UNE SORTE DE MUSE 3.0

Jean-Michel Jarre en concert en 2021

L’ouverture de Midjourney au grand public en 2022 a fait l’effet d’une véritable déflagration. Et si les premiers résultats graphiques du moteur étaient bien approximatifs, certains artistes et créateurs y ont vu une opportunité, celle d’assister leur démarche créative avec un nouvel outil. Aujourd’hui, alors que les moteurs d’I.A. générative évoluent vers toujours plus de réalisme, l’enthousiasme de certains n’est pas encore retombé. Ainsi, Jean-Michel Jarre témoignait dans un numéro spécial des Inrocks, au printemps 2025, sur le rôle de muse 3.0 qu’avaient pour lui les plateformes d’intelligence artificielle. Une position d’un enthousiasme extrême, mais qui rejoint la vision utilitariste d’autres acteurs, et surtout du secteur de la création commerciale. Chez Accenture, la direction marketing et communication de l’agence en France témoigne qu’il faut voir l’I.A. comme un membre à part entière de l’organisation, qui doit être accompagné, formé et évalué comme un collaborateur. (Stratégies, mars 2025) L’usage de l’intelligence artificielle dans l’entreprise, à des fins créatives, est pour Accenture totalement normalisé :

Nos équipes créatives utilisent déjà l’I.A. pour expérimenter de nouvelles idées, et d’après ce que j’ai pu observer, elles prennent beaucoup de plaisir à explorer ces nouvelles possibilités. Quand des créatifs s’amusent avec une nouvelle technologie, cela donne souvent d’excellents résultats. (Jill Kramer)

C’est que dans certaines parties du monde de la création – chez certains artistes de renom ou dans le secteur commercial, celui lié à la production plus qu’à l’art – on se plait à considérer l’I.A. comme un outil neutre. Une évolution technologique, doublée d’une révolution marketing, qui suit la lignée des séquenceurs, des tables de mixage dans les studios d’enregistrement.

L’I.A. NE SERAIT JAMAIS QU’UN OUTIL

lors de l’enregistrement de Dark Side of the Moon en 1973 (Live at Pompeii)")

Richard Wright (Pink Floyd) lors de l’enregistrement de Dark Side of the Moon en 1973 (Live at Pompeii)

Et si l’on remonte le temps, à la recherche des précédentes innovations qu’a connu le monde des arts, on pourrait par mimétisme accorder ce statut d’outil à l’intelligence artificielle. En écoutant les témoignages des membres de Pink Floyd en 1973, dans le documentaire/concert Live at Pompeii, David Gilmour et Roger Waters en tête, on retrouve cette défense de l’outil face à l’informatisation des studios d’enregistrement. C’est comme des extensions de ce qu’on a en tête. Mais il faut avoir ces idées en tête pour pouvoir les exprimer. En fait, le matériel ne réfléchit pas à ce qu’il doit faire. Il ne se contrôle pas tout seul, se défend David Gilmour. La technologie décuple les possibilités. Elle ne remplace pas pour autant le créateur complète Roger Water : Donner une guitare Les Paul à un gars, ça ne fait pas de lui Eric Clapton. Sûrement pas. Donner un ampli et un synthé à un gars, ça n’en fait pas...ça n’en fait pas Pink Floyd. CQFD.La technologie n’est qu’un outil.

Le défenseur de l’intelligence artificielle génératrice comme outil, et surtout comme outil neutre, reviennent d’ailleurs souvent à une autre révolution artistique : celle de l’invention de la photographie au XIXe siècle. L’irruption de cette reproduction chimique de la réalité dans le paysage artistique a provoqué de vastes débats. Ainsi, dans sa critique du salon de Paris de 1859, Charles Baudelaire étrille la photographie et lui interdit clairement toute prétention artistique. L’art, la création – la vraie – doit venir d’une étincelle de génie humain, d’une façon de voir le monde autrement et non pas, possiblement, d’une copie littérale de celui-ci. Le parallèle peut très vite s’opérer avec l’intelligence artificielle générative actuelle : en tant qu’outil purement statistique – l’I.A. et les modèles de LLM se contentent d’identifier le mot, le pixel qui correspondra le mieux à la requête formulée en fonction d’un imposant corpus de données ingurgité –, l’IA ne*crée*rien. Elle n’invente rien. Elle ne possède pas cette étincelle d’imagination demandée par Baudelaire. Elle copie, colle tout au plus. Un argumentaire que reprennent d’ailleurs aujourd’hui nombre d’artistes, y compris des plus célèbres, opposés à l’usage des intelligences artificielles génératives. Pour Damon Albarn, l’IA **n’a pas d’âme (toujours dans Les Inrocks). Pour Nick Cave, l’IA n’est capable que d’une parodie grotesque, sans vécu, sans douleurs, sans émotion.

L’IMPOSSIBLE NEUTRALITÉ DE L’I.A.

Arts dégénératifs interdits, exposition d’oeuvres “générées” par Kalon Glaz, Yann Minh et Olivier Auber

Le débat peut s’éterniser sur cette nature créatrice ou non de l’intelligence artificielle. Il est de toute façon dépendant de la vision que chacun a de l’art et de la production artistique. Mais la comparaison des plateformes comme Sora ou Midjourney avec l’appareil photo ou le synthétiseur possède en soit sa propre limite : celle de la neutralité. Les outils d’intelligence artificielle générative sont aujourd’hui tout sauf neutres. Leurs créations sont orientées. Orientées en fonction des données qui ont servi à leur alimentation, à leur entraînement. Le choix des corpus, la surreprésentation des modèles occidentaux – voire la censure pure et nette de certaines thématiques – dans les textes, images, vidéos ayant servi à bâtir ces modèles favorisent certaines représentations : dessine-moi une personne gardant un enfant est un prompt qui favorisa la représentation d’une femme, représente-moi une femme de ménage a plus de chance d’aboutir à la représentation d’une personne à la peau noire. Des biais sociaux qui ne sont pas absents, bien entendu, de tout acte de création, mais qui sont amplifié par le modèle mathématique des I.A. génératives. L’I.A. est une machine à reproduire la représentation des inégalités.

Cette absence de neutralité est également flagrante dans la modération menée par les plateformes au quotidien. Exemple concret, même s’il commence à dater légèrement : l’artiste et explorateur numérique Olivier Auber s’est ainsi vu retiré ses accès à Midjourney pour avoir détourné l’algorithme et représenté des corps nus, déformés, malmenés et des organes quasi-génitaux. Des représentations générées naturellement par la plateforme mais qui n’étaient pas au goût de ses équipes de modération. Aujourd’hui, de nombreux types de requêtes liées au corps, à la sexualité, à la diversité, aux minorités, se voient refuser leur traitement, rappelant ainsi que les plateformes d’I.A. sont, encore une fois, tout sauf neutres, et ne sont certainement pas des outils.

L’appareil photo est un outil : il ne s’est jamais obturé de lui-même devant le corps nu de Kiki de Montparnasse quand Man Ray en faisait le portrait.

Les I.A. génératives sont des *services***, et en les considérant comme des outils, les créateurs acceptent sciemment les conditions et positions **politiques de entreprises qui les proposent.

UNE QUESTION DE DROITS

Sam Altman, CEO d’OpenAI, représenté à la Ghibli

Au-delà de cette question de la neutralité vient également la question des droits et de la façon dont les I.A. utilisent les créations des artistes actuels et modifient leur travail. Au printemps 2025, Sam Altman, PDG d’OpenAI, a réussi un énorme coup de comm’ en permettant via son moteur de génération d’images la création de représentations à-la-Miyazaki. Pendant trois semaines, le Web a ainsi été inondé de visuels représentant la réalité sous les apparences d’un dessin-animé des studios Ghibli. L’opération de communication, qui a parfaitement fonctionné, a soulevé pas mal de questions quant à la façon dont les I.A. génératives se nourrissent de création. Les studios d’Hayao Miyazaki n’ont jamais donné leur accord quant à l’exploitation de leurs visuels par OpenAI : l’ensemble des entreprises de l’I.A. – OpenAI en tête, mais également Anthropic, Meta et d’autres – profitent aujourd’hui d’un énorme flou juridique pour continuer à nourrir leurs moteurs des œuvres littéraires, graphiques, musicales, animées, de millions de créateur, et s’approprient ainsi leur plume, leur coup de pinceau, leur sensibilité artistique.

Nourrir une I.A., est-ce copier ? Le débat devrait occuper les législateurs pendant quelques années aux Etats-Unis et en Europe. Les grandes entreprises de l’intelligence artificielle réclament une extension du périmètre de Fair Use – très grossièrement, l’équivalent de notre droit de citation – pour y inclure l’entraînement des LLM, extension sans laquelle ils avouent que leur modèle économique pourrait rapidement tomber à l’eau. Parallèlement, les actions en justice se multiplient. Anthropic a conclu un accord à l’amiable avec un collectif d’auteurs après le pillage de leurs ouvrages. Un accord d’1,5 milliards de dollars tout de même. Eminem a menacé Meta d’un procès après l’utilisation de ses raps sans aucun accord. L’empire Disney menace également de nombreuses entreprises du secteur de l’intelligence artificielle de poursuites en cas d’utilisation de ses créations audiovisuelles, dessins animés ou films et licences. En l’état, il y a plus à parier que ces menaces débouchent sur des accords individuels limitant les sources d’inspiration des I.A. – et donc sur une interdiction pour les utilisateurs finaux de demander des visuels à-la-Marvel ou des représentations de Jasmine et d’Aladdin – plutôt que sur une vraie défense de l’ensemble des créateurs. Une nouvelle limitation de la neutralité prétendue des intelligences artificielles face aux intérêts économiques des grands studios.

On se rappellera qu’il aura fallu une dizaine d’années pour créer une jurisprudence et encadrer l’usage de samples par les rappeurs et les artistes de la musique électronique aux Etats-Unis. Le poids politique et économique des grandes entreprises technologiques pourrait ralentir énormément ce cycle.

UN DÉSASTRE POUR LES MÉTIERS DE LA CRÉATION

Scarlett Johansson, dont la voix a servi à incarner l’assistant vocal Samantha dans le film HER

Mais ces procès et ces accords concerneront avant tout les grands studios, et les artistes renommés et populaires. Il est facile de se défendre lorsque l’on s’appelle Eminem, Scarlett Johannson ou que l’on représente un empire financier Disney ou Netflix. Les créateurs indépendants dont les œuvres ont déjà servi à alimenter les bases de connaissance des I.A. ont eux moins de recours face à ces géants. Car c’est bien la situation de ces petits créateurs qui préoccupe aujourd’hui, celle des artistes indépendants avec lesquels nous travaillons au quotidien et qui voient leur métier totalement chamboulé par l’arrivée et la popularisation des I.A. génératives.

Si la question de leurs droits est centrale, la question du recours à leur travail est également en jeu. Même si un ChatGPT permet de générer des images à-la-Miyazaki, il reste fort probable que des studios, des maisons de production feront toujours appel à l’artiste japonais pour la création de films et d’anime originaux. La question est plus problématique pour les petits créateurs indépendants. Les agences de publicité, les agences de production de contenu ont déjà switché massivement leurs budgets et font désormais plus facilement appel à un prompt et à une licence Sora qu’à un artiste indépendant pour de nombreuses créations, réduisant ainsi les revenus de ces mêmes artistes. Et l’image d’outil indépendant, voire d’outil-cool-favorisant-la-créativité que l’industrie et la presse continuent à coller aux grandes industries de la Silicon Valley n’arrange rien. Les témoignages des créateurs se multiplient, faisant preuve de leur désarroi face à l’uberisation de leur métier : *The worst part of all is that the parents who once supported me fully in being an artist sent me an AI generated picture of a caricature of themselves holding a birthday cake with my name spelled incorrectly***.**

Ce témoignage est extrême, mais relate le peu de prise de conscience du grand public face aux dégâts bien réels que causent les grandes entreprises de l’I.A. générative à un secteur de la création, porté avant tout par des cohortes d’indépendants. L’ensemble des métiers sont ainsi touchés : littérature, musiques et arts graphiques bien entendu, comme on l’a maintes fois évoqué, mais également d’autres métiers indispensables comme la traduction ou le doublage. Alors que certains parlent d’une mutation irréversible des métiers – on ne peut pas arrêter le progrèscertains collectifs, comme En chair et en os dans le secteur de la traduction, alertent sur la perte de revenu qu’entraîne l’usage de l’IA, mais surtout sur l’inutilité de ces technologies pour certains secteurs au vu de la pauvre qualité de ses créations : Pour résumer, l’I.A. appliquée à la traduction : elle nous est parfaitement inutile, elle nous dépossède de notre outil de travail et nous précarise encore plus que ce que nous le sommes déjà. (Margot Nguyen Béraud, collectif En chair et en os).

MAIS ALORS, QUE FAIRE ?

Que faire alors ? Il est peu probable que les I.A. génératives disparaissent du jour au lendemain, même si les dernières analyses financières autour du secteur prédisent l’éclatement d’une bulle 17 fois supérieure à celle des dotcoms au début des années 2000. Si de nombreuses entreprises périssent de l’éclatement de cette bulle, les plus grandes résisteront et les usages déjà adoptés par le grand public et les commanditaires de la création semblent de toutes façons bien installés.

*GenAI is here to stay***.**

L’I.A. pourrait toutefois être mieux encadrée : comme les législateurs ont agit contre le piratage illégal et la rétribution des artistes sur la copie-privée au tournant des années 2000, ils pourraient décider dans quelle mesure l’industrie de l’intelligence artificielle devrait contribuer, vertueusement, à la rémunération de tous les artistes et pas seulement des plus en vue, des plus populaires ou des plus menaçants d’un point de vue légal. Au vu des équilibres financiers et politiques autour du secteur de l’intelligence artificielle, surtout aux États-Unis, on peut toutefois être sceptique, voire pessimiste quant à cette hypothèse.

Reste alors à sensibiliser et à éduquer : expliquer les impacts multiples de l’intelligence artificielle génératives sur les métiers des créateurs, mais également sur l’emmerdification du Net ainsi que sur la planète au global. Et à prôner un recours mesuré aux intelligences artificielles, voire aucun recours quand cela est possible, pour nos métiers créatifs… puisqu’il est démontré par tous que les IA n’atteindront jamais au génie humain.


Cet article est la synthèse d’une conférence donnée le 8 octobre 2025 par Mon Oncle à la Bibliothèque Municipale de Belfort dans le cadre d’un Mois du Livre consacré aux robots et aux intelligences artificielles.

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