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Mercredi dernier, le 15 octobre, était dévoilé lors de l’évènement air2025 de la CNIL un nouvel exercice d’exploration des imaginaires et de fiction-prospective mené par les équipes de Mon Oncle. Trois ans après Climatopie – une exploration des liens entre protection de l’environnement, des données personnelles et extension de la sphère numérique – l’agence a révélé cette fois le projet Post-Mortem : une plongée dans les liens qui lient la mort et les données numériques.
Ces liens sont nombreux, qu’il s’agisse de choisir, sélectionner les souvenirs que nous voulons léguer à nos enfants, ou de la vie que nous menons quotidiennement, de plus en plus entourés des traces numériques de nos proches défunts – profils sociaux, comptes divers ou objets connectés. Le sujet touche également à la transcendance, à l’heure où le fantasme du transfert de notre esprit dans la matrice se fait de plus en plus présent, et à la question du patrimoine, alors que les archives historiques sont bousculées par l’irruption et les manipulations des I.A. génératives.
Entre mémoire et patrimoine
L’évènement air2025 – très justement titré Intimité des disparus, mémoire des vivants – est d’ailleurs revenu sur ces nombreuses questions, éthiques et cruciales, et les experts invités par la CNIL et la BNF lors de cette demi-journée de table ronde n’ont pas manqué de relever la complexité de ces problématiques dans un monde où chacun est connecté en permanence et où nos traces numériques sont sans cesse plus nombreuses.
Une première table ronde De la mort à l’immortalité numérique : quelles pratiques ? quels enjeux éthiques ?, réunissant chercheur et professionnels de l’accompagnement funéraire, s’est centrée sur le traitement de nos souvenirs. Faut-il effacer, ou demander l’effacement, de nos données numériques au moment de notre mort ? Ou devons-nous laisser à nos enfants, petits-enfants, aux génération futures la joie de découvrir qui nous étions réellement dans nos expressions en ligne, sur les réseaux sociaux notamment. Ici, l’appréhension du numérique post-mortem est dépendant des générations et des habitudes de chacun : les plus âgées tendant parfois vers la suppression de traces numériques jugées anecdotiques, voire gênantes, les plus jeunes assumant le legs de leur empreinte digitale… mais jusqu’à quand ? Les réponses et habitudes évoluent changent d’une culture à l’autre, et d’un vécu familial à l’autre. Il y a en fait, à la question de l’héritage numérique, autant de réponses possibles qu’il y a de profils d’utilisateurs et de typologies de famille.
Une seconde table ronde Des données personnelles à la mémoire collective : quels enjeux éthiques pour la conservation du patrimoine numérique ?, placée sous l’égide de la Bibliothèque Nationale de France, a cherché à répondre à la question du patrimoine numérique. Que deviennent, pour les archivistes, nos traces numériques. Non-couvertes par le RGPD – les données personnelles cessent d’être personnelles après la mort – nos traces digitales deviennent aujourd’hui des sources d’information pour les chercheurs, l’image des Skyblogs, cette plateforme d’expression personnelle lancée par la radio Skyrock en 2002 et devenue en 2023 un fond d’archive de la BNF. Mais les ressources en ligne, et les créations personnelles hébergées sur le Net, sont innombrables : Que conserver ? Comment conserver techniquement ces données ? Et comment rendre également leur caractère mouvant, toujours en évolution, propre aux plateformes numériques ? Autant de questions sur lesquelles différents experts et professionnels du patrimoine et des archives ont apporté leur éclairage.
Étudier les pratiques actuelles
Entre ces deux tables rondes, les équipes du Laboratoire d’Innovation Numérique de la CNIL (LINC) ont présenté les résultats de leur étude de cette thématique, réunis dans un cahier Innovation et Prospective – le dixième – dénommé Nos données après nous et accessible en ligne. Les experts de la CNIL y abordent aussi bien la question du droit – quid du RGPD, ou de l’accès aux données des tiers dans le contexte très particulier de la mort ? – mais également celle des usages déjà établis aussi bien par les professionnels du secteur que par les utilisateurs eux-mêmes. Le LINC propose également des pistes pour sensibiliser aux enjeux juridiques et éthiques des données post mortem, telles que l’hygiène numérique et l’effacement préventif des données, désigner des mandataires pour le traitement de ces données après la mort ou encore prévenir les populations les plus exposées à l’impact et aux risques de deadbots.
Explorer les imaginaires et bâtir des histoires
Au milieu de ces différentes interventions, les équipes de Mon Oncle se sont, elles, posé une question : que disent nos imaginaires de cette question des liens entre la mort et du numérique ? Notre pop-culture regorge de références au sujet, quel que soit l’angle par lequel on l’approche : de l’effacement des souvenirs dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry à la survivance de nos proches dans les expériences de deadbot d’Eugenia Kuyda (Replica), de la tentation d’une migration de sa mémoire dans un espace numérique après sa mort (Transcendance de Wally Pfizer) à la préservation intacte de notre patrimoine numérique actuel, déjà bien manipulé par les I.A. (par la plateforme Deep Nostalgia de MyHeritage par exemple).
Creusant plus loin, ces questions hantent nos imaginaires depuis la nuit des temps : difficile en abordant ces sujets de la mort et des souvenirs de ne pas penser également au Docteur Frankenstein, au pacte du Docteur Faust, ou encore à la légende de cet automate qu’aurait construit le philosophe René Descartes, inconsolable de la perte de sa fille Fancine. Ressusciter un enfant justement, l’objet de l’émission coréenne Meet You (2020) qui provoque la rencontre d’une mère inconsolable avec sa petite fille décédée, reconstituée en réalité augmentée.
Autant d’imaginaires, de représentations, qui nous ont donné des idées de fictions.
C’est la seconde partie de ce projet Post-Mortem.De ces inspirations, François Houste – directeur des créations chez Mon Oncle – et Julie Girardot – à qui l’on doit notamment l’identité graphique de l’agence – ont tiré quatre nouvelles, quatre courtes fictions racontant notre relation au numérique et à la mort :
- Personality Split qui interroge sur les souvenirs que nous laissons, et sur la façon dont nous pourrions les trier, les sélectionner, les effacer de notre vivant ;
- Pour toujours auprès de vous pose la question des fantômes numériques qui nous hantent et de la façon dont la technologie pourrait, peut-être, nous aider surmonter la perte d’un être cher ;
- Sever Error 506, qui entre dans le domaine de la transcendance et de la vie, forcément numérique, après la mort : qu’arrive-t-il quand plusieurs “survivants” se retrouvent réunis sur un même serveur ?
- PléIAde enfin, une parodie de nos chaînes YouTube et de nos podcasts à l’ère de l’IA, dans un futur où les auteurs usent massivement de ces technologies génératives.
Ces quatre nouvelles – aux limites de la fiction et de la prospective, car s’inspirant aussi de nos usages réels – distraient et interrogent plus loin sur notre relation au numérique et à la perte de contrôle de nos données, aussi bien après qu’avant notre mort.
Une nouvelle expérience de fiction-prospective que nous vous invitons à découvrir en ligne : post-mortem.cloud, et que nous sommes fiers d’avoir portée, au cours des derniers mois, avec Régis Chatelier et Martin Bieri de la CNIL.