Fin octobre, Mon Oncle s’est offert une courte échappée à Strasbourg à l’occasion de l’édition 2025 de Numérique en Commun[s], un rendez-vous annuel rassemblant les acteurs publics, locaux et associatifs du numérique et œuvrant à la promotion d’un numérique positif et au service du plus grand nombre.
On y a ainsi retrouvé de nombreux acteurs publics, tels la CNIL, l’Institut Géographique National, la région Grand Est, l’Arcep ou la Banque des Territoires, mais également des acteurs engagés autour de l’internet libre et contributif comme Wikimédia France.
De tables rondes en ateliers, de grandes conférences en petites rencontres, l’évènement a été l’occasion de challenger les espoirs que nous mettons dans le numérique pour l’émergence d’un monde meilleur. Des espoirs qui, il faut bien l’avouer, sont assez malmenés ces derniers temps… Mais qu’il ne faudrait pas pour autant totalement abandonner. On y reviendra.
Interroger les imaginaires de l’IA
Mon Oncle était donc présent à Numérique en Commun[s] cette année, et ce pour trois raisons.
Première raison : continuer à faire vivre le partenariat noué entre l’agence et la démarche Café IA depuis un peu plus d’un an. Ce partenariat se traduit notamment par la conception et l’animation occasionnelle de deux mécaniques de médiation dédiées au grand public, et explorant la thématique de l’intelligence artificielle :
Atelier d’écriture de Mikrodystopies au Jeu de Paume, en septembre 2025
- Déployée depuis plus d’un an, la première de ces mécaniques est basée sur les ateliers d’écriture de Mikrodystopies. Elle demande au public d’imaginer comment l’intelligence artificielle peut chambouler notre quotidien, le temps d’une courte nouvelle. Facile d’accès et chaleureux, ce format qui libère les imaginaires de chacun a déjà été mené à plusieurs reprises par les équipes de Mon Oncle – notamment lors des Journées Européenne du Patrimoine 2024, ou en marge de l’exposition Le Monde selon l’I.A. au Jeu de Paume à Paris – et a été adopté par de nombreux Conseillers Numériques du Territoire. NEC a été l’occasion de démontrer à nouveau l’efficacité de cette mécanique.
Démonstration du jeu des imaginaires de l’IA lors de Numérique en Commun[s]
- L’évènement a également été l’occasion de tester auprès du grand public un second format d’atelier imaginé par Mon Oncle. Nommé Le jeu des imaginaires de l’I.A., il confronte cette fois-ci nos représentations de l’intelligence artificielle et les impacts réels des algorithmes qui nous entourent. En quelques minutes, les participants sont amenés à rapprocher les I.A. de notre quotidien – ChatGPT, les aspirateurs autonomes, les algorithmes de TikTok, Facebook ou Parcoursup – et les représentations hollywoodiennes de l’intelligence artificielle – comme Skynet, la Matrice, Wall-E ou le chatbot Samantha du film HER – afin de partager leur perception, leurs espoirs et leurs craintes face à chaque technologie. Les visions de chacun pouvant diverger, les débats peuvent s’ouvrir et questionner nos représentations. Dans une seconde séquence de jeu, les participants sont confrontés aux impacts réels des algorithmes présentés. Des impacts environnementaux, économiques, personnels, sociétaux, aussi bien positifs que négatifs, qui peuvent remettre en cause la vision initiale qu’ils avaient de chaque technologie… et questionner ainsi leurs imaginaires. Après cette première expérimentation lors de NEC, et d’autres tests réalisés par des conseillers et des professionnels de la médiation, ce jeu des imaginaires devrait être ajouté aux kits d’animation de Café IA.
Invoquer les imaginaires post-mortem
Numérique en Commun[s] a également permis, le temps d’une masterclass menée par Régis Chatellier du Laboratoire d’Innovation Numérique de la CNIL, de présenter à nouveau le travail réalisé par l’agence autour des imaginaires post-mortem et des liens qui unissent le numérique et la mort.
Mon Oncle a présenté à nouveau le projet Post Mortem, exercice de fiction-prospective dont il était déjà question ici-même il y a quelques semaines, et partagé à nouveau les quatre nouvelles produites dans ce cadre. L’occasion, à nouveau, de plonger dans nos imaginaires technologiques et d’y puiser différentes inspirations.
Garder la foi
Car pour le reste, si Numérique en Commun[s] a été l’occasion de belles rencontres et de retrouvailles sympathiques, les sujets évoqués lors des différentes conférences de l’évènement n’ont pas toujours donné le sourire. En cause ? Le contexte politique actuel, et surtout le contexte technologique, fait d’interrogations sur l’emprise des plateformes – des GAFAM auxquels s’ajoutent désormais les géants de l’intelligence artificielle comme OpenAI ou Anthropic – sur notre quotidien en ligne. Avons-nous raté, collectivement, le moment qui aurait permis l’émergence d’un numérique émancipateur ? La question était de tous les débats, avec des réponses diverses.
Fred Turner, chercheur à l’université de Stanford
Ainsi Fred Turner, professeur à l’université de Stanford et spécialiste des questions relatives à l’histoire de la Silicon Valley a rappelé, le temps d’une masterclass, les origines de la mythologie actuelle des géants de la tech. Une mythologie qui puisse ses racines dans la cybernétique et la Déclaration d’indépendance du Cyberespace et considère le monde numérique comme affranchi des contraintes politiques et sociale du monde réel. En réaction, il invite à militer à nouveau pour un internet fédérateur, rassembleur, au service du plus grand nombre et inclus dans la société. Un outil au service de nos projets communs plutôt qu’un royaume virtuel indépendant.
Même son de cloche lors d’une table ronde interrogeant sur notre capacité à rêver encore le numérique. Qu’aurions-nous manqué, qu’aurions-nous dû faire pour que l’espace digital ne soit pas ainsi livré aux GAFAM et à l’exploitation sauvage par des entreprises de l’IA – Hervé le Crosnier, animateur de la masterclass de Fred Turner évoquait ainsi un web extractiviste, y compris quand il se livre à l’exploitation de nos données. La solution vient peut-être du vocabulaire : ne plus parler DU numérique, mais DES numériques, comme l’évoque Pascal Plantard, considérant ceux-ci comme autant de variations parfois antagonistes.
Au numérique des géants de la Silicon Valley, il convient ainsi d’opposer UN numérique open-source, celui des communs et celui des projets sociaux ouverts. UN numérique émancipateur qui existe, indépendant de l’emprise des grands réseaux même s’il en partage l’architecture technique. Imaginer, construire, promouvoir un numérique différents, et changer le vocabulaire afin que d’autres visions soient possibles, voilà une action possible.
Car après tout, le numérique asservissant que l’on nous propose à longueur de journée, celui qui expose et exploite nos données, celui qui impose ses choix sur nos écrans, celui qui crée des dépendances technologiques fortes et fermées, n’est peut-être pas inéluctable. Les artistes et les animateurs de la Wikipédia, témoignant lors d’une autre table ronde, sont bien entendus inquiets de l’usage grandissant de l’intelligence artificielle et des idéologies poussées par les géants de la Tech, mais gardent en tête les possibilités immenses de mobilisation des savoirs et de dopage de la créativité que permet la technologie. Loin d’être totalement pessimistes, ils entrevoient de nouvelles façons de faire front en usant de l’IA – via notamment ses modèles ouverts – et des communs pour le bien commun.
Un message finalement positif porté par l’ensemble des intervenants de Numérique en Commun[s], qui, bien que conscients de l’environnement numérique – et réel – complexe dans lequel nous évoluons au quotidien, continuent à échanger, construire, et à croire en UN numérique émancipateur.
Et ça, c’est déjà beaucoup.
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