Quand on interroge certains utilisateurs du Net sur leur premier émerveillement en ligne, ce sont souvent deux types de réponses qui reviennent.
Une première partie parle de la façon dont les outils numériques leur ont permis de rencontrer, de discuter, d’échanger avec d’autres personnes, où que celles-ci soient localisées dans le monde. Que l’on pense à l’email, aux plateformes de chat en ligne, aux forums ou aux canaux IRC et BBS pour les plus anciens, l’émerveillement vient du dialogue et de l’ouverture au monde. De cette capacité nouvellement offerte, et inimaginable auparavant, d’entrer en contact avec un.e homonyme brésilien.ne, avec un confrère ou une consœur canadien.ne, et d’avoir une fluidité et une instantanéité d’échange qui donnent l’impression de cette personne est dans la pièce avec nous. Internet a permis de nouer de nouvelles relations, d’élargir son cercle de connaissances aussi bien que de travail, de permettre des rapprochements qui étaient jusque-là impossibles.
Une seconde série de réponses gravite autour de l’accès à la culture et à la connaissance. La possibilité de fouiller des bases patrimoniales comme, en France, Gallica ou le catalogue des archives nationales, le partage des créations d’artistes émergeants via MySpace ou BandCamp, mais également les plateformes de partage de fichier Peer2Peer ou de téléchargement comme Napster qui ont nourri toute une génération d’internautes avides de musique et de découvertes. Cette capacité de partage, présent dans l’esprit même du Web tel que l’avait voulu Tim Berners-Lee en 1991, a changé la vie et le quotidien de nombreuses personnes, dopant leur créativité ou facilitant leurs recherches. À l’heure des algorithmes et des plateformes payantes, on pourrait croire cette vision d’un Internet borgésien dépassée, mais les partages réguliers de nouvelles ressources et de nouvelles archives – comme celui des œuvres tombées dans le domaine public ce 1er janvier 2026 par Internet Archive – montrent bien le rôle central qu’a toujours le Net dans l’accès à la culture.
Les outils numériques ont-ils aujourd’hui perdu cette capacité à nous émerveiller ?
Le constat peut sembler légèrement amer, il n’en est pas moins partagé : aujourd’hui nombre de plateformes tendent plutôt à nous enfermer dans un cocon algorithmique qu’à ouvrir nos horizons. Nombreux sont les collectifs et les pionniers du net – on pensera en premier à Hubert Guillaud et à son média Dans les algorithmes – à détailler l’environnement numérique qui est le nôtre aujourd’hui : un monde de réseaux sociaux – et maintenant d’intelligences artificielles génératives – qui nous présentent des contenus et des “contacts” avec souvent pour unique but de capter notre attention, nous rendre prisonnier de leurs usages… et transformer cette attention en bénéfices pour quelques actionnaires et annonceurs. Loin de l’ouverture et de l’accès naturel aux ressources des premières heures du Net.
Yves Winkin, grand spécialiste et anthropologue de la communication, parlait il y a quelques années du retour de l’enchantement. Une capacité à mettre en scène, à agencer les éléments naturels et culturels autour de nous pour provoquer ce que les spécialistes de l’écriture appellent une suspension consentie de l’incrédulité. Un moment de suspension du réel. Une pause, une rupture. L’enchantement du public face à la mise en scène d’une exposition, un concert, un film, un spectacle, est en fait le résultat d’un enchantement jeté par les artistes et organisateurs de ces spectacles. Par leur mise en scène. Et si Yves Winkin parlait et partageait avec ces termes les expériences positives de la communication, on pourrait alors parler de sortilèges pour ces usages captifs de communication mis en place à grande échelle par les plateformes numériques. Quand nous doomscrollons LinkedIn ou X, nous sommes alors dans la face sombre de la théorie de l’enchantement, soumis à un sortilège nous rendant captifs d’un long fil de contenus, tous identiques.
L’émerveillement lui n’est pas le résultat d’un enchantement ou d’un sortilège. L’émerveillement vient du *merveilleux***, la magie ou la beauté de l’ordre naturel des choses.* Ainsi, dans les exemples cités un peu plus haut – accès aux humains ou à la culture – ce n’est pas la technologie elle-même qui est merveilleuse, c’est l’humain ou le patrimoine qu’elle rend accessible. On s’émerveille ainsi d’un dialogue ou d’une somme de connaissances comme on s’émerveille au matin d’un lever de soleil ou au sortir d’un train d’un nouveau paysage. Quand l’enchantement est manigancé*, le merveilleux est simplement rendu accessible.
Bien entendu, les outils permettant de retrouver cet accès au merveilleux en ligne – cet accès aux autres et aux ressources – existent toujours. Ils sont mêmes plus nombreux que jamais. Et ils ne fleurent pas tous le retour au Web d’avant. Ces outils – et non pas des plateformes ou des services soumis aux sortilèges des algorithmes et des intelligences artificielles – sont bien souvent mis à disposition par des institutions ou par l’imposante communauté open source toujours très active en ligne. On pensera par exemple au Fediverse, aux différents services patrimoniales – comme Internet Archive évoqué plus haut – ou encore aux plateformes contributives mises à disposition par des collectifs engagés comme Framasoft. Des outils qui rendent accessible le merveilleux du monde numérique sans vous garder prisonnier de celui-ci.
Peut-être est-il enfin temps, en 2026, de ne plus céder aux sortilèges et de redécouvrir ce merveilleux.
Et de se souhaiter une nouvelle année pleine d’émerveillement.
En si on parcourrait les imaginaires de l’IA ?
En 2026, Mon Oncle propose de parcourir les imaginaires de l’intelligence artificielle. En complément du travail réalisé par l’agence avec Café IA depuis 2024, chacune des Idées… sera accompagnée cette année du portrait d’une figure de l’IA, issue de la culture populaire, des films, de la mythologie… bref, un imaginaire.
MU/TH/UR 6OOO – comme il est écrit sur son écran – ou simplement Mother – comme l’équipage l’appelle – est l’ordinateur de bord de l’USCSS Nostromo, vaisseau de transport de minerais, dans le film Alien(Ridley Scott, 1979).
Mother est une intelligence artificielle. Elle est en charge de la bonne tenue du vaisseau et de la bonne exécution de sa mission, notamment durant les longs trajets qui voient son équipage plongé dans un sommeil artificiel. Régulièrement interrogée par celui-ci, elle oriente ses actions et ses décisions : sur le Nostromo, on questionne Mother comme on interroge ici ChatGPT, pour connaître les raisons d’un réveil anticipé ou d’un arrêt près d’un astéroïde, ou pour avoir accès simplement aux plans du Nostromo. Blottie dans son terminal, Mother est finalement un membre de l’équipage à part entière, peut-être même le plus important de tous.
[🛑 Spoiler] Mais quels intérêts sert réellement Mother ? La mission première du Nostromo passant au second plan au fur et à mesure que l’intrigue avance, Mother se révèle loin d’être neutre. Ses réponses sont guidées, orientées par la Compagnie – l’entité qui a affrété l’USCSS Nostromo – et servent avant tout les intérêts de celles-ci. Mother n’hésitera ainsi pas à suggérer le sacrifice de l’équipage, au profit d’un spécimen d’extraterrestre ayant pris place à son bord. Une preuve que dans l’espace, si l’on ne vous entend pas crier, les algorithmes ne sont pas neutre non plus.